Verre ou vair ?

 

Vierge incontestablement, et vivace, tel un bel aujourd’hui féminin, ennemie du vice, amie de la vertu, vierge sous la cendre qui fait à son corps, à son visage, des reflets d’argent, l’héroïne du conte de Perrault, et des frères Grimm, Cendrillon, nous place devant un mystère plus vaste que ceux des villes sacrées de l’Égypte ou d’Éleusis. Le vital mystère de sa chaussure – cette pantoufle délicate, perdue par erreur ou par malice, et qui recèle, en creux, la princesse future : cette pantoufle de la perte et du désir était-elle de verre ou de vair ?

Voudra-t-on nous croire ? Les amoureux fervents et les savants austères, depuis des siècles, divergent là-dessus. L’approche philologique et l’approche poétique se livrent autour du petit pied de la vierge un vif combat. Mais les poètes ne sont pas toujours ceux qu’on pense. Ou peut-être sont-ils partout ?

Voici l’histoire : le conte de Perrault porte ces mots : « Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits de drap d’or et d’argent tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse » – un carrosse né d’une citrouille, on s’en souvient. Et plus loin : « Elle se leva, et s’enfuit aussi légèrement qu’aurait fait une biche. Le prince la suivit, mais il ne put l’attraper. Elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement ». La biche n’est pas inattendue, mais elle est bien choisie, car la biche, on le sait, est l’animal qui disparaît. Quant à ce « bien soigneusement », il est proprement délicieux. Comme si le Prince collectionnait les papillons, et qu’avec l’objet du désir il ne s’agissait que d’être soigneux. Mais peut-être est-ce bien là, en effet, la plus haute sagesse. Ainsi donc, le Prince, bien soigneusement, ramasse la pantoufle de verre, qui palpite encore.

Vraiment, de verre, la pantoufle ? Pour l’impeccable rationaliste Émile Littré, auteur herculéen d’un dictionnaire qui de nos jours encore fait autorité, cela ne se pouvait : « On a imprimé dans plusieurs versions du conte de Cendrillon “souliers de verre“ (ce qui est absurde), au lieu de “souliers de vair“, c’est-à-dire souliers fourrés de vair ». Et Balzac va lui aussi piétiner ce verre, lui qui écrit dans Le Martyr calviniste : « On distinguait le grand et le menu-vair. Ce mot, depuis cent ans, est si bien tombé en désuétude que, dans un nombre infini d’éditions de contes de Perrault, la célèbre pantoufle de Cendrillon, sans doute de menu-vair, est présentée comme étant de verre. » Le très éclairé Anatole France, dans Le livre ami, confirme et renchérit : « C’est par erreur [...] qu’on a dit que les pantoufles de Cendrillon étaient de verre [...] Des chaussures de vair, c’est-à-dire des chaussures fourrées, se conçoivent mieux ».

Voilà donc où conduit la haine de la poésie ! se sont écriés les amoureux du merveilleux : comment ce Balzac prosaïque, ce Littré desséché, cet Anatole matérialiste n’ont-ils pas compris que Perrault imaginait une pantoufle d’autant plus belle qu’elle ne peut exister ; d’autant plus vraie, justement, que dans la plate réalité, elle se serait en effet brisée en quittant le pied de la fuyarde ? Le verre ! Mais voyons ! C’est comme la cendre d’Herculanum, le moule parfait de Cendrillon ; et c’est la transparence de la vierge, et c’est l’eau pure, immobile, hors du temps, la jeunesse éternelle ! Le verre, c’est ce qui blesserait tous les pieds du monde, sauf les plus délicats, sauf les plus vulnérables, car la vierge, par définition, n’est-elle pas la personne qui ne saigne point ?

Violente et saine colère, assurément. Juste colère des amants de l’irréel. D’ailleurs la plupart des philologues, aujourd’hui, concèdent que le texte authentique de Perrault porte bien le mot « verre ». D’autres versions du récit, puisées au trésor véridique des contes populaires, chaussent également la vierge Cendrillon de cette matière qui déchire comme la vraie beauté. Mais ce n’est pourtant point, de notre histoire, le dernier mot. Car nos amoureux du merveilleux, tout occupés à souffler leur flamme dans le verre, ne se sont pas avisés que le vair, pour sa part, était infiniment riche de suggestions caressantes, rêveuses, frissonnantes, fuyantes, et vivaces ô combien ! Car qu’est-ce que le vair ? Écoutons les dictionnaires : des poètes – donc des faiseurs de vers – , ce sont les amis sûrs et jamais dépourvus.

« Vair : fourrure grise et blanche de l’écureuil petit-gris, au dos gris et au ventre blanc, et qui était réservée aux rois, aux hauts dignitaires pendant le Moyen Âge. Par métaphore : “Les cieux sont de vair, et la terre est recouverte d’une broderie“ (Paul Claudel) ».

Vous rendez-vous compte ? Le vair, une fourrure d’écureuil petit-gris ! Un instant s’il vous plaît, veuillez imaginer le pied de Cendrillon vêtu d’écureuil petit-gris, et si vous ne frissonnez d’érotisme bouleversé, si vous ne vous rêvez point Prince pour que se perde jusqu’à vos mains, et par vos mains, la deuxième chaussure, si vous ne voyez la fourrure qui naît à l’opposite de ces pieds, et que ces pieds annoncent et font espérer, juste au sommet du

V renversé que dessinent les deux jambes, si vous ne voyez point que cette fourrure fuit comme l’écureuil, et que pour devenir Prince il faut dans sa main l’apprivoiser, si vous ne voyez point cela, à quoi bon vous prétendre ami du merveilleux ?

Vaille que vaille, il nous faut donc choisir entre deux mots également gonflés de poésie et de possible, deux douloureux bonheurs et deux lisses souffrances. Il nous faut choisir de chausser ou de déchausser de verre ou de vair la vierge Cendrillon.

Voulons-nous la brûlure de la transparence, voulons-nous saigner avant de recevoir le sang, voulons-nous que le pied de cendre capture la lune et le soleil comme il nous capture ? Voulons-nous qu’elle soit nôtre, la déchirure ? Ou bien voulons-nous la fuite et le frisson, le refuge argenté de l’écureuil, l’étonnement d’avoir saigné sans douleur, d’un sang plus impalpable qu’une ombre ? Oui, que voulons-nous, que voulons-nous du merveilleux ? Comment choisir ? Dame philologie, souvent, vient au secours des demoiselles, et de leurs amants. Une fois encore, nous sauvera-t-elle d’un embarras cruel ? Du moins nous ouvre-t-elle à de nouveaux mystères :

Varius : telle est l’origine du mot vair. Et varius en latin signifiait « moucheté, tacheté, bigarré », surtout en parlant de la peau – dit le vérace dictionnaire ; l’adjectif qualifiait également « une terre arrosée en surface ». Ah, la métaphore de la terre arrosée, nous n’attendions plus qu’elle ! « Cet adjectif » (nous confie encore, dans un chuchotement, le Trésor de la langue française), « s’est d’abord employé pour qualifier des yeux d’une couleur indécise et ne pouvant s’inscrire dans la nette opposition bleu-marron. Il signifiait donc initialement “gris vert“ ou “gris bleu“ ». La voilà donc, la couleur des yeux de Cendrillon ! Et du coup, nous pouvons nous demander légitimement si l’heure du choix n’est pas venue : les pieds de la vierge vivace seraient chaussés de verre, c’est-à-dire d’une eau brûlante de fraîcheur, saisie dans l’éternité, tandis que le vair habiterait ses yeux – le vair, c’est-à-dire l’incessant changement du ciel et du temps, mais aussi le bleu qui cache et dévoile sa vérité la plus secrète, le vert de son printemps. Ave varium corpus.

Vous me pardonnerez, lecteur, si notre quête semble ici nous égarer dans la forêt moussue des symboles, où des éclats de verre brisé menacent de nous blesser dans notre course éperdue. Et ce n’est pas encore fini. Car les philologues, décidément nos plus vaillants explorateurs, nos plus audacieux pilotes dans l’inconnu des sens perdus mais toujours vivants sous la cendre, les philologues nous apprennent que le latin recourt parfois au mot « glaesum », dérivé du germanique « glas », et qui signifie donc le verre, pour désigner l’ambre. À son tour Lope de Vega, dans sa Dorotea, évoque les « zapatillas de ámbar », c’est-à-dire les pantoufles d’ambre de son héroïne ! Et les pantoufles d’ambre ont existé dans la vraie vie (enfin, ce qu’on appelle la vraie vie), comme en témoigne de son côté Baltazar Gracian en son El político don Fernando el Católico ! Donc le verre n’aurait pas été mis pour le vair, mais pour l’ambre ! Et de la transparence du moule éternel, nous n’aurions fait que passer par la fourrure de l’écureuil petit-gris, et par le vert des yeux de Cendrillon, pour parvenir enfin dans les mystères du jaune profond, celui de l’ambre qui, frotté par la fourrure, produit des étincelles ! Et l’avions-nous oublié ? La pantoufle, dans le conte des frères Grimm, est tout simplement en or ! Ah, sur le rouge du sang qui ne coule point, que de couleurs n’ont pas fleuri ! Mais la confusion n’est-elle pas désormais à son comble ?

Vae victis. Les arbres de la forêt de symboles et de métaphores nous ont emprisonnés, nous étouffons, et la biche fuit à jamais. Nous allons mourir et notre dépouille, bientôt, sera la proie des vers. Lorsque soudain, tel Dante au plus obscur de sa selve, nous voyons surgir notre sauveur, notre Virgile ! Et Virgile nous dit : inversez votre marche ! Retournez-vous sur les mots, et retournez les mots ! Des mots et des choses, découvrez donc l’envers ! Alors vous verrez enfin ce qui dès le début crevait pourtant vos yeux (comme sont crevés les yeux des méchantes sœurs de Cendrillon dans la cruelle version des frères Grimm). En vérité, verre et vair sont également justes, et nécessaires ensemble, dans un seul et même souffle proférés. Pourquoi cela ? Mais Virgile nous le dit : il suffit d’inverser la marche, de pervertir par anagramme ; on n’est jamais pervers en vain : qu’est-ce que l’anagramme de vair ? Vrai, tout simplement. Et qu’est-ce que l’anagramme de verre ? Rêve, tout purement (pourquoi ne point permettre à la consonne redoublée de disparaître dans les airs ? Une pantoufle, une seule, suffit à notre bonheur). La question, donc, n’était point : de verre ou de vair, mais à l’évidence : de rêve ou de vrai ?

Victoire durement acquise, mais certaine. Car nous savons ce qui nous reste à faire. Il nous reste à choisir les deux mots, à choisir tout, comme fait sainte Thérèse d’Avila. Car sans les deux ailes du rêve et du vrai, nul ne saurait voler à la recherche de celle qui disparaît demi-nue. À qui prétend toucher la vérité sans habiter le songe, à qui se croit Prince du vrai sans être l’humble serviteur du rêve, le verre et le vair échapperont, avec le petit pied de celle qui les porte et les perd, et nous porte et nous perd, dans le bonheur des lettres et des mots.