Amour philologue

 

Jeune philologue plutôt passionné, je l’avoue, j’avais décidé de me rendre à Chypre, l’île de Cypris. N’était-ce pas la moindre des choses ? Or, sur cette île bénie, je fus le bénéficiaire d’une découverte qui me met en mesure d’annoncer, sans nulle crainte d’être démenti, que les fameux poèmes de Bilitis, tout bonnement, sont AUTHENTIQUES. Mais oui, les Chansons de Bilitis, attribuées à l’écrivain français Pierre Louÿs (1870-1925), dont la prétendue supercherie a donc trompé la communauté scientifique durant plus d’un siècle[1] ! Cas étrange, pour ne pas dire unique, dans l’histoire de la littérature et de la philologie. Pourquoi donc Pierre Louÿs a-t-il agi ainsi ? Pour cacher son manque d’inspiration personnelle, et se glorifier d’une création qui n’était pas la sienne ? Peut-être. Mais peut-être aussi pour mieux préserver le mystère d’une poésie que seul l’amour vrai peut approcher.

Quand je partis pour Chypre, je n’ignorais pas que c’était l’île de Bilitis, mais j’étais loin d’imaginer que j’y ferais la découverte bouleversante dont je rends compte ici. Le seul indice qui eût pu me contraindre à penser que Les chansons de Bilitis, en dépit des « aveux » de Louÿs lui-même, étaient malgré tout des poèmes grecs du sixième siècle avant Jésus-Christ, c’eût été beaucoup plus qu’un indice : il eût fallu tout bonnement, et pour le moins, retrouver l’original grec ! Original dont Louÿs nous dit seulement qu’il est complexe, « anormal » et « surchargé de mots barbares »[2], si bien qu’il renonce à le fournir en regard de sa traduction…

Il est vrai, me disais-je en marchant sur la plage cypriote, que les poèmes de Pierre Louÿs, qui en français ne sont pas dépourvus d’une certaine beauté languide, beauté que salua Mallarmé, et qu’orna Debussy, il est vrai que ces poèmes acquerraient à nos yeux une valeur combien plus haute s’ils avaient eu réellement pour auteur un personnage du sixième siècle avant Jésus-Christ ! Et de surcroît, une femme ! Le parfum d’antiquité, toujours, est un parfum d’authenticité. Or la sensualité si particulière, si entêtante, et, osons le mot, si pénétrante, de ces poèmes en prose, ne vivrait-elle pas avec une intensité à nulle autre pareille, ne serait-elle pas vivante comme un oiseau dans notre main, si nous découvrions qu’elle fut bel et bien celle d’une jeune fille amoureuse d’autres jeunes filles, à la manière de Sappho, et qui aurait vécu sa vie tendre, voluptueuse et dramatique voilà deux mille six cents années ?

Car la sensualité (me disais-je face aux vagues écumeuses de Cypris), la sensualité, c’est la vie même, je veux dire la vie vivante, la vie présente, la palpitation même de la vie. Rien de mieux authentifiant, si j’ose dire, qu’un érotisme qui traverse les siècles. La sensualité du passé n’est jamais passée. Elle est vraiment, littéralement, la résurrection de la chair. Voilà pourquoi (continuai-je non sans grandiloquence intérieure, mais en silence devant la mer), voilà pourquoi tout être doué de quelque sensibilité, et de quelque amour de la vie, éprouve, en lisant les Chansons de Bilitis, le désir irrépressible, nostalgique, souriant et désespéré, que cette œuvre ait été vraiment gravée sur des « plaques d’amphibolite noire[3] », dans le tombeau de la poétesse, après avoir été vraiment tracée, au calame rouge, par une tendre et fine main, sur les tessons de quelque flacon à parfums, renversé et brisé au hasard voluptueux de quelque ébat de femmes (puisqu’aussi bien ces poèmes, avec prédilection, racontent l’amour au féminin pluriel).

Hélas, pensai-je le cœur battant, le corps en alerte, hélas, tout cela doit rester un rêve, à moins, bien sûr, que l’on retrouve vraiment, un jour splendide, le texte original, en mots véritablement grecs…

 

J’atteignis, non sans peine, une portion de plage forcément déserte : une crique d’accès malaisé, par la terre comme par la mer. En outre, une crique bien minuscule, dont le sable, d’une finesse assurément rare, occupait à peine, entre des rochers aigus, la surface de trois ou quatre mètre carrés. Un corps pouvait y tenir à l’aise. Deux tout au plus. Je m’y étais risqué parce qu’il m’avait semblé, de très loin (la côte opérant un coude qui permet, à grande distance, une échappée sur cette crique), que des objets de couleurs vives étaient déposés sur le sable.

Je ne m’étais pas trompé. Deux serviettes de bain, rouge sang et bleu nuit, sous ce soleil violent. Deux sacs de plage, aussi, et toutes sortes de menus objets de jeunes filles, bracelets à quatre sous, tablettes de chewing-gum, attirail de maquillage, sandalettes, petits mouchoirs en boule. Mais tout cela n’était rien. Ce qui comptait, c’était, posées négligemment l’une à côté de l’autre, comme au chevet des serviettes éclatantes, comme des oreillers préparés pour les têtes féminines absentes, deux tablettes de pierre noire, minces mais lourdes. Je m’approchai, je me penchai. Bien entendu, je ne pouvais y croire, pas plus que vous, lecteur, ne pouvez y croire. Mais comment douter d’un texte, d’un texte en grec ancien, dont je ne compris pas d’abord le sens, dont je devinai moins encore la nature et l’auteur ? Je lus ceci, sur la tablette de gauche, correspondant à la serviette rouge sang :

 

ΙζομενηθΥραθενδΩμηςπροςεσπερανΗλθωνεβλεψενμενεοςΤηνκεΦαλανεβαλλονΠροσφωνησαντοςδοΥκαπεκρΙθηνεθελενμεΠλησιαζεινεγωδρεπανον

 

Tout cela, donc, gravé en « capitales primitives [4]». Au fur et à mesure que le texte avançait, cependant, il devenait plus difficilement lisible, et, après les lettres δρεπανον, je dus m’avouer vaincu. Mais tous ces mots – incontestablement du grec ancien – chantaient en moi, bourdonnaient dans tout mon corps, avec entêtement. Il fallait impérativement les déchiffrer, les comprendre, les traduire. La difficulté s’aggravait du fait que je ne me sentais pas en sécurité : les jeunes filles allaient forcément revenir, sans doute étaient-elles en train de nager non loin d’ici, ou de folâtrer (oui, folâtrer : quoi d’autre ?) dans les rochers avoisinants, et je rougirais d’être surpris par leur retour.

Seule solution, recopier le texte pour le déchiffrer à mon aise. Les mains un peu tremblantes, je fouillai les sacs de plage, et j’y trouvai un minuscule agenda, équipé d’un crayon non moins minuscule. Je déchirai la dernière page du carnet, blanche et vide, et je recopiai précipitamment les mots que j’étais parvenu à déchiffrer sur la tablette. De temps en temps je me retournais vers la mer, et je la scrutais, craignant le surgissement des naïades. Mais elles me laissaient tranquille, ou plutôt, me laissaient à mon agitation tout intérieure. J’eus alors le temps de me consacrer à la deuxième tablette, celle qui servait d’oreiller à la couche bleu nuit, et je retranscrivis non sans peine, sous la lumière violente, les signes suivants :

 

ΣφοδρεροΥσεισΗλθεδετοΥςοφθαλμουςεκλεισεεξΗμισουςΤοξειΛοντοΥςσΥνηψεδεμοιςαλλΗλαςδΗμωνγλΩτταιεγνωσανΟυπωςτε

 

Davantage, ce fut impossible. Le texte, comme celui de la première tablette, devenait illisible à force d’être faiblement gravé. Déjà trop heureux de ma découverte, je m’enfuis en hâte, et le cœur bouleversé. Mais sans m’éloigner à l’excès, car je voulais voir, bien sûr, le retour des deux jeunes filles, et comprendre.

 

La chance me servait : l’un des rochers qui délimitaient la minuscule plage était creusé, au niveau du sable surfin, d’une anfractuosité protégée par des plantes folles (folles, bien sûr). Je pouvais m’y glisser à l’aise, et, de surcroît, à l’ombre, pour y travailler mes textes, tout en gardant, à cinq mètres de distance à peine, l’œil sur les futures jeunes filles, à l’agenda délicieusement odorant desquelles j’avais subtilisé deux autres feuillets, histoire de noter mes conjectures. Avouerai-je aussi que d’emporter ce minuscule instrument à écrire, plus noir et plus fin qu’un crayon de maquillage, dont je m’imaginais que les demoiselles de la mer devaient le manipuler dans leurs doigts légers, me donnait une énergie étrange ? Et c’est presque instantanément que ce crayon magique me permit de disposer ainsi les mots déchiffrés sur les deux tablettes, avant de les traduire dans ma tête. Quelque chose comme :

 

ζομνη θραθεν δμης πρς σπραν λθων

    βλεψεν μ νος. Τν κεφλαν βαλλον.

Προσφωνσαντος δ΄οκ πεκρθην. θελεν με

     Πλησιζειν, γω δρπανον

 

 Pour la première. Et pour la seconde :

 

Σφοδρ΄ ροσ΄ εσλθε δ, τος ὀφθλμους κλεισε

   Ἔξ μσους. Τὸ ξελν τος σνηψε δ΄ μοις

λλλας δ΄ἥμων γλῶτται ἔγνωσαν. Οὐπς τε

 

Bref, manifestement des distiques élégiaques, même s’il était clair que le poète, ou la poétesse, avait pris quelques libertés avec les règles de l’école. Quant à la traduction, que j’accomplis la tête bourdonnante, cela donnait à peu près, pour les quatre premiers vers :

 

« Assise devant la porte de ma maison, vers le soir. Un jeune [homme] arrivant me regarda. J’ai secoué ma tête. Comme il m’adressait la parole, je n’ai pas répondu. Il voulut s’approcher de moi. Je [pris] une faux…»

 

Et les trois vers de l’autre tablette :

 

« Aimant avec violence, elle entra, elle ferma les yeux à moitié. Sa  lèvre, elle l’unit aux miennes. L’une l’autre, nos langues se connurent. Jamais…»

 

Au cours du déchiffrement, tout mon corps était déjà tendu. Mais quand soudain je compris, je crus que mon cœur allait se rompre, et le reste. Les tablettes noires, c’étaient incontestablement, évidemment des « tablettes d’amphibolite ». Et nous étions à Chypre, non loin du tombeau, qu’on croyait inventé, de Bilitis la poétesse ! Et je me souvenais ! Car j’avoue que je les savais par cœur, ces chansons de volupté. Oui, bien sûr, la première strophe et le début de la seconde strophe de la chanson numéro 7 ! Son titre : Le passant, et Pierre Louÿs, laissant croire que c’était un poème de son cru, l’avait traduite ainsi :

 

Comme j’étais assise le soir devant la porte de la maison, un jeune homme est venu à passer. Il m’a regardée, j’ai tourné la tête. Il m’a parlé. Je n’ai pas répondu.

Il a voulu m’approcher. J’ai pris une faux contre le mur… [5]

 

Quant à l’autre texte, c’était évidemment l’une des plus fameuses chansons d’amour de Bilitis à sa toute jeune amie Msasidika, une des plus voluptueuses aussi : la chanson numéro 54, intitulée Le désir, que  Louÿs traduit ainsi, en prétendant l’inventer :

 

Elle entra, et passionnément, les yeux fermés à demi, elle unit ses lèvres aux miennes et nos langues se connurent. Jamais[6]

 

Ce qui m’émut particulièrement, et qui fut le trait de lumière authentifiant le miracle, c’était le recours, par le texte grec, à l’expression : λλλας δ΄ἥμων γλῶτται ἔγνωσαν (« nos langues se con­nurent »). Louÿs avait pris le risque de signaler dans ses notes que l’original comporte des mots sémitiques[7]. Mais les subtils, les hommes de peu de foi dans l’Antiquité, ne l’avaient pas cru. Ils avaient imaginé qu’il procédait ainsi pour la seule raison que l’original n’existait pas : sa mauvaise qualité prétendue fournissait un prétexte pour ne pas le produire… Eh non ! Le grec de Bilitis traduisait effectivement, à sa manière maladroite, le vocabulaire biblique, et cet usage du verbe γιγνσκειν pour désigner l’union charnelle se retrouvera d’ailleurs, un peu plus tard, dans la traduction de la Genèse par les Septante : Ἄδαμ  ἔγνω Ἔυαν[8] (Adam connut Eve)

Les Chansons de Bilitis étaient authentiques ! Je les lisais ! Je les déchiffrais avec bonheur et tremblement ! Je vivais au présent leur antiquité précieuse ! Et je savais que les deux jeunes filles en train de revenir, à l’instant même, de leur voyage dans la mer, vêtues de leur seule robe (rouge sang pour celle qui se couche sur la serviette bleu nuit, bleu nuit pour celle qui se couche sur la serviette rouge sang), vêtues de leur seule robe naturellement trempée et naturellement collée, mais qui va sécher bien vite sous le vent léger et la chaleur vive, je sais que ces deux jeunes filles, qui ont trouvé, en jouant à se poursuivre d’amour dans les rochers, la tombe fameuse, que ces deux êtres vivants parviendront, ensemble, à poursuivre le déchiffrement jusqu’à son terme.

 

 

Et c’est ce qui advient. D’abord, couchées sur le dos côte-à-côte, après avoir repris leur souffle (je vois leurs omoplates qui se soulèvent et redescendent, toujours plus lentement, toujours plus imperceptiblement), d’abord elles suivent chacune sa tablette, de l’index de la main droite. Puis la main de l’aînée se détache de l’amphibolite noire et se rapproche de la chair brune de la cadette. Avant les mots et les lettres, ce sont les lignes qu’il faut déchiffrer. Celle du creux du coude, celle du creux du cou, celle des lèvres, celle qui se dessine entre les lèvres, et qui s’incurve parce que les lèvres sourient. Et puis, le soleil baissant, et les robes étant sèches, on les ôte et l’on peut commencer à découvrir, maintenant, de vraies lettres. Après les iotas délicatement recourbés, les omicrons exacts ; aux hanches l’oméga, et bien sûr, au ventre, le delta. Enfin, enfin (soupirais-je), l’i grec, majuscule ouverte et fermée ; oui, grec, absolument. Et c’est un message à l’intention du ciel, du vent, de la mer, de personne : car chaque lettre visitée contribue à reconstituer un mot, un mot du poème tout à l’heure indéchiffrable !

Et moi j’ai pris la place du ciel, du vent, de la mer. Je note, une à une, les lettres. Je suis là, je regarde, je me souviens. Tous les mots de jadis, miraculeusement, sont vivants. Miraculeusement ils sont d’aujourd’hui. La cadette, même un peu fatiguée d’être tant lue, ne veut pas demeurer en reste. Elle s’attaque au texte que le divin hasard lui a confié. Elle n’avance pas aussi vite, aussi précisément que l’aînée ; elle hésite davantage dans les accents, confond parfois le « mu » et le « nu », ne s’attarde pas assez sur les diérèses, et dans son ardeur, menace d’oublier l’esprit doux pour l’esprit rude, mais ne néglige pas pour autant la belle ondulation périspomène.

Et je note, et je note, et je note encore, tous ces omicrons, tous ces nus, ces lambdas renversés, substituts pudiques au delta, et puis l’i grec, l’i grec encore et encore :

 

ΦιλημωςτοιοΥτονδΗνπαρολοντονβιον

 

C’est-à-dire :

 

Φίλημ΄ ὣς τοιοῦτον δ΄ ἦν παρ΄ ὃλον τὸν βίον.

 

C’est-à-dire :

 

      « [Jamais] un baiser comme celui-ci ne fut dans toute la vie ».

C’est-à-dire :

 

      Jamais il n’y eut dans ma vie un baiser comme celui-là.[9]

 

Le texte de Louÿs, encore… Je note, je noterai toujours. C’est ainsi que je reconstitue l’original du poème entier, dont je n’avais pu lire que le début, et dont la suite, croyais-je, était perdue. Je retrouve, oui, les œuvres de la divine Bilitis. Je remonte le temps, je célèbre la vie. Les tablettes d’ « amphibolite noire » ? Dans le tombeau, nous dit Pierre Louÿs, il en est plus de cent. Qu’importe ? C’est mille, c’est dix mille que je vais ainsi restituer.

Demain, les deux jeunes filles qui prestement se sont relevées, qui prestement ont enfilé leur robe, ramassé leurs affaires, et qui, après avoir enfoui les deux tablettes dans le sable, chaussent leurs sandales en clopinant, puis s’en vont chantant, bras dessus bras dessous, trébuchant avec grâce dans les rochers difficiles, les jeunes filles reviendront. Je les suivrai dans leurs courses parmi les pierres blanches, je les verrai descendre au tombeau, j’entendrai leur rire monter de la terre. Sans doute, alors, me déciderai-je à descendre auprès d’elles. Je les rejoindrai dans la poussière intime, dans la poussière de Bilitis et de leurs pieds nus, vivants. Je leur proposerai, discrètement, mon aide. Je saurai me rendre utile. Je n’aurai plus besoin de stylet emprunté. En échange, je ne demanderai que leur témoignage : car au retour de Chypre, l’île de Cypris, il faudra se battre, dans le froid des colloques et des revues savantes, pour la cause de la vérité. Il faudra lutter pour convaincre le monde incrédule. Mais veut-on, oui ou non, que revivent les textes ? Or, sans amour, nul n’est philologue.

 

 

 



[1] Cf. Pierre Louÿs, Les Chansons de Bilitis, Pervigilium mortis, avec divers textes inédits, édition présentée, établie et annoté par Jean-Paul Goujon, coll. Poésie-Gallimard, 1990.

[2] Op. cit., p. 295.

[3] Op. cit., préface de Pierre Louÿs, p. 36.

[4] Cf. la même préface, loc. cit.

[5] Op. cit., p. 47.

[6] Op. cit., p. 94.

[7] Op. cit., p. 295.

[8] Genèse 4, 1.

[9] Les chansons de Bilitis cit., p. 94.